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Marquis Michel de la Vergne de Tressan
Inventaire linguistique de l'Afrique occidentale française et du Togo.

Mémoires de l'Institut français d'Afrique noire. N° 30. Dakar, IFAN. 1953, 240 p. cartes

Groupe XI. Peul (cartes 1 & 2)

769. L'isolement du Peul

J'ai déjà, à propos du Sérèr ( § 536-540 inclus ), exposé mes raisons de sortir la langue Peul du groupe Sénégalo-Guinéen. D'autres raisons, pour n'être pas linguistiques, n'en sont pas moins péremptoires. Du point de vue somatique, quand le sujet Peul peut être observé à un état relativement pur, il est du type hamito-kouchitique. Du point de vue de l'ethnologue, les formes résiduelles présentées par les nomade sont encore mal connues; elles semblent s'écarter du système négro-africain. Du point de vue de la répartition géographique, les Peul s'étalent de l'Océan Atlantique, à hauteur de Saint-Louis, au Ouadaï (Tchad). Il est encore trop tôt pour l'affirmer, mais je pressens que, d'un bout à l'autre du domaine, c'est chez les Peul nomades qu'il faut chercher :

  • les caractères somatiques dominants
  • les formes ethnologiques les plus proches de l'état de pureté
  • les états de langue les plus archaïques

Il est regrettable, mais absolument normal que ce soient justement les nomades Peul, qui, sous ce triple aspect, aient été le moins étudiés.

D'innombrables hypothèses ont été émises sur l'origine des Peul, alors qu'on ignorait même leurs caractéristiques essentielles. Tauxier en a traité avec une certaine ampleur dans son gros travail sur les Peul. Il est à retenir de tout ce fatras :

  1. Que les seules hypothèses ayant une base scientifique sont celles qui, d'après les caractères somatiques, font venir les Peul de l'Est, et en font, probablement, des hamito-kouchitiques 
  2. Que celles qui les font venir du Nord-Ouest elu Sahara sont liées à l'hypothèse de Hamburger et Delafosse que les Peul ont emprunté leur langue et que cette langue est le Sérèr. En général, d'ailleurs, les ouvrages linguistiques qui ont servi de hase à lous les travaux d 'ensemble sur les Peuls n'ont pas démontré que leurs auteurs aient compris, sinon la lexicologie, tout au moins la morphologie de la langue Peul.

Peul, Pular, Pulaar. Aire linguistique orientale,
Pular (Pulaar) : aire linguistique occidentale de la langue des Fulɓe

Fufulde : aire linguistique orientale
Fulfulde : aire linguistique orientale de la langue des Fulɓe

Il doit être retenu que la langue Peul a comme caraclérisliques essentielles :

  • D'être sans doute la langue la plus archaïque des langues actuellement comprises sous la rubrique : langues négro-africaines
  • D'être, morphologiquement, phonétiquement et pour toute la partie de son vocabulaire qui, pour des raisons de civilisation ou de religion, n'est pas empruntée aux langues en contact et à l'arabe, d'une unité étonnante sur son immense domaine.

Je ne crois pas que l'on puisse douter un seul instant de ce que le problème Peul reste entier. Il ne sera peut-être jamais résolu, mais il ne le sera certainement jamais, tant qu'on se contentera de monographies, ou, au contraire, de synthèses sans analyses préalables. Il n'est pas un aspect de ce problème : historique, somatique, ethnologique, linguistique … , qui soit en mesure, quelque parfaitement qu'il sort traité, déclarer à lui seul la question. Il y a là matière à un double système d'enquêtes de tous ces aspects, en eux-mêmes, et par rapport aux aspects correspondants révélés dans d'autres peuplades d'Afrique et hors d'Afrique. Mais, pour le moment, le problème Peul reste entier. Il est bon de retenir que le Peul est la langue des FuɓBe (sing. Pullo) appelée par les sujets-parlants fulfulde ou fulɓere (Est). Tout autre nom appartient aux langues en contact (cf. toutefois § 771,1 ).

Note. Les groupes orientaux forment le Fulfulde. Les groupes occidentaux constituent le Pular (ou Pulaar). Quant au vocable Peul, il  est exogène wolof ; il dérive de la prononciation de Pul dans cette langue. — T.S. Bah

Les aires linguistiques Peul

Étant arrivé à cette conclusion, j'ai entamé d'une part la rédaction d'un questionnaire d'enquête linguislique Peul, de l'autre, une enquête de détermination des aires linguistiques Peul. Cette enquête a donné, en ce qui concerne l'Afrique Occidentale Française, d'assez bons résultats (83 subdivisions sur 125) ; pour ainsi dire rien en ce qui concerne l'Afrique Équatoriale Française et le Cameroun sous-mandat Français ; rien du tout en ce qui concerne les territoires étrangers : Gambie anglaise, Nigeria anglaise, Sierra-Leone et Guinée portugaise. Il semblait assez logique, avant d'envoyer des enquêteurs remplir un questionnaire dans les aires linguistiques Peul, de déterminer auparavant celles-ci, mais cela soulève un certain nombre de problèmes. Ma carte des aires linguistiques Peules est donc, en ce qui concerne l'A.O.F., mes renseignements étant complétés par le répertoire d'ethnologie de l'IFAN, assez complète et exacte, encore qu'à trop petite échelle. Pour le reste du domaine, elle ne peut donner qu'une idée d'ensemble. Je ne détaillerai pas ici ces aires, je crois préférable, dans la mesure où cela peut être fait, de définir grosso modo les aires dialectales.

Les dialectes.

  1. Pulâr. — Dialecte des gens que nous appelons Toucouleurs (du mot Tekrour) et qui se disent eux-mêmes hâl-pulàr'en (ceux qui parlent Pulâr) et non fulɓe, comme tous les Peul. Leur région d'origine esl la vallée du Sénégal, dans les cercles de Matam et Podor sur la rive gauche, du Gorgol, du Brakna el du Trarza sur la rive droite, mais ils se sont répandus dans tout le Sénégal en Gambie anglaise et en Guinée portugaise, où se fait la laiaison avec le Peul du Fûta-Dyalon. A la suite d'El-Hadj Omar, de ses successeurs et imitateurs, ils sont allés au Fûta Dyalon, au Soudan, en Nigéria anglaise. On peut même se demander dans quelle mesure la lexicologie de Sokoto (Westermann) n'est pas influencée par le Pulâr. On les trouve très groupés dans la région de Nioro (qu'on appelle parfois Fûla Kingi) où se fait la liaison avec le Peul du Masina occidental. Le dialecte du Torodi même, quoique non confondu avec le Pulâr, s'en rapproche plus que des dialectes : Masina occidental, Masina oriental, Boromo, Barani, etc., qui le séparent du Fûta Kingi. Enfin, partout où se trouvent des Peul, sauf en régions nomades, on trouvera des Toucouleurs. Il est à retenir que ce sont des noirs caractérisés, mais que leur dialecte, quoique influencé par le Wolof, pour la lexicologie, est pur. Enfin ce sont des sédentaires et leurs clans sont à la fois ceux des Peul, des Soninké, des Dyolof et des Sérèr, et ce sont de zélés propagateurs de l'Islam. On les appelle torodɓe, toroɓɓe (sing. torôdo), du nom de la classe maraboutique, du parti musulman qui a pris le pouvoir au Fouta Sénégalais sur le parti Peul au XVIIIe siècle; ce n'est, dans beaucoup de cas, qu'une association d'idées avec le sens : originaire du Fûta Toro.
  2. Dialectes Peul Sénégal-Mauritanie. — Ces dialectes qui n'ont jamais été étudiés et comporteraient des diiiérences phonétiques, surtout d'accentuation, et lexicologiques avec le Pulâr, sont parlés par les Peul du Ferlo. du Djolof, du Bundu, du Trarza, du Brakna, du Gorgol, de l'Assaba, du Guidimaka. Ces Peuls sont en général semi-nomades ou nomades. Tous ceux de l'Ouest du Sénégal qui vivent au milieu des Wolof et Sérèr proviennent de ces régions. Ce milieu constitue un magnifique terrain d'enquête, et un ensemble de plus de 300.000 individus. Encore, ici comme ailleurs, faudra-t-il s'attaquer surtout aux nomades.
  3. Dialectes Peul du Fulakunda. — On a groupé jusqu'à présent sous le nom des dialectes parlés grosso modo entre la Gambie au Nord et le Rio Korubal (ou Tominé) au Sud, soit : dans le cercle de Ziguinchor du Sénégal, en Guinée portugaise, dans le canton Badyar de la subdivision de Youkounkoun et la partie Ouest du canton Tenda-Damentan de la subdivision de Tambacounda. Leur groupement est surtout dense dans la subdivision de Vélingara et dans la subdivision de Gabu en Guinée portugaise. Il s'agirait là des premiers occupants Peul du Fûta-Dyalon, rejetés sur le pourtour Ouest. En fait, il y faut distinguer le dialede parlé sur Youkounkoun et Tambacounda, très proche du Pulâr, des autres, très proches du dialecte du Fûta Dyalon.
  4. Dialecte Peul du Fûta Dyalon. — Ce dialecte, plus évolué que le Pulâr et ceux du Masina, porte comme marques distinctives la non-observance de la loi d'allernance consonnantique en 1ère radicale dans les formes verbales et nominales, l'apparition de l'article en position de suflixe, l'emploi d'un langage de politesse (teddungal) par opposition au langage familier vulgaire (hoyre), et de nombreux emprunts lexicologiques aux langues Mandé ; en outre, trois classes supplémentaires s'y remarquent : ngi (augmentatifs et certains animaux), kun (diminutif singulier), koy (diminutif pluriel). ainsi qu'une tendance à la nasalisation vocalique. Les Toucouleurs de Dinguiraye ne parleraient plus Pulâr. L'aire de groupement compact est constituée par les subdivisions de Gaoual, Labé, Mali (moins le canton e Sangalan), Pita (moins partie du canton Sokilis), Telimélé (moins partie des cantons Monoma et Kébou), Tougué, Mamou, (moins partie des cantons de Kollen et Nounkolo), et le cercle de Dalaba. Dans cette aire, le pourcentage Peul est égal à 100 % ou très voisin. Le pourcentage est moins élevé dans les subdivisions de Dinguiraye et Dabola, mais les Fulophones y sont encore en majorité, sauf dans le canton de Missirah de Dinguiraye (32 %).
    Sur les franges du Fûla Dyalon, l'aire se continue par des minorités dans :
    • le cerde de Boffa (cantons de Lisso, à Yinguine, Bangalan, à Mellakouré, Kounfa, et Koba, à Sayonya)
    • celui de Boké (où les Peul sont beaucoup plus nombreux que dans le précédent, surtout dans les cantons Landouman, Foula, Correra, Nalou, Mikiforé, Baga)
    • celui de Konakry
    • la subdivision de Faranah (cantons de Firiah, à Dar es Salam, Timbo Firiah, Oualam, Inako, et Soliman, à Harounaya, Kalia, Friguia, Tagania)
    • le cercle de Forecariah (cantons de Benna, près de Samaya Gombo, Khori, Tabecoura, et Moreah, 1 village entre Darry, Bassia, Yeriba)
    • le cercle de Dubreka
    • tout celui de Kindia
    • celui de Kouroussa (cantons Oulada, à Keloukelou, Kambaya, Barrikola, Diankala, Dibamba, et Baleya, à Kemola, Toureta Foula)
    • la subdivision de Youkounkoun (canton de Ndama).
  5. Dialecte du Masina occidental. — Ce dialecte, proche du Pulâr, en diffère par des emprunts lexicologiques aux langues Mandé et une lendance à la palatalisation et à la nasalisation. L'aire de ce dialecte est proprement la partie du Soudan à l'Ouest du marigot de Diakha, jusqu'au Fûta Kingi, où il se rencontre avec le Pulâr, soit les cercles de Bamako, Koutiala, Nioro et Ségou. Le véritable Masina est la subdivision Masina, prolongée par le canton Kourmary Peul de la subdivision de Niono Cette région est une aire de dispersion Peul extrêmement ancienne, alors que le delta du Niger est d'occupation plus récente, encore que relativement ancienne.
  6. Dialectes du Masina oriental. — Ces dialectes, très proches du précédent, et qui n'ont pas été étudiés à part, doivent ajouter à leurs caractéristiques des emprunts lexicologiques au Songhai et au Dogon. Leur aire est constituée par les cerdes de Mopti, de l'Issa-Ber, de Goundam, Bandiagara et San, et le petit groupement de Bambara-Mawnde de la subdivision de Gourma-Rharous.
  7. Dialecte de Barani. Ce dialecte, évoqué plus qu'étudié par Cremer, est, avec le suivant, un des plus abâtardis (ou des plus évolués) du Peul; son aire est constituée par la subdivision de Nouna, celles de Bobo-Dioulasso et Houndé (petits groupements résiduels).
  8. Dialecte de Boromo. — Ce dialecte, restreint à la seule subdivision de Boromo, est parlé par un millier d'individus et très abâtardi.
  9. Dialectes des Voltas. — Dans les cercles de Tougan, Ouahigouya, où la seule région du Djelgôdji mérite certainement une mention spéciale, Ouagadougou, Kaya, Tenkodogo, Fada-Ngourma. Ces dialectes n'ont pas élé étudiés; cette absence d'étude est peut-être leur seul facteur commun.
  10. Dialectes du Dahomey et du Togo. — Eux aussi sont totalement inconnus ; il semble toutefois que si les Peul du Nord de cette région doivent se rattacher aux dialectes des Voltas, les autres doivent se rattacher à ceux de la Nigeria. Mais suivant quel processus ? C'est ce que je ne sais pas. Leur aire est constituée au Togo par les subdivisions de Dapango, Mango, Bassari et Sokodé et par les cercles de Lama-Kara et du Centre ; au Dahomey, par les cercles rle Kandi, Parakou, Djougou et par la subdivision de Kouandé.
  11. Dialectes du Liptako. — Le dialecte des nomades venus du Nord-Est semble-t-il, diffèrent de celui des fractions venues de l'Ouest et ayant un autre mode de vie que, d'après le fonds Vieillard, j'aurais tendance à rapprocher des suivants.
  12. Dialecte du Torodi. — Parlé dans la subdivision de Say du cercle de Niamey et, probablement dans la partie de la subdivision de Niamey qui se trouve à l'Ouest du Niger, ce dialecte me semble, d'après le fonds Vieillard, être assez proche du Pulâr.
  13. Dialectes des pays Djerma. — Entre Niger et Dallol Bosso qui marque la limite entre infinitifs en -de et -go [le soit-disant infinitif en ki n'étant qu'un autre substantif verbal utilisé comme régime]. Subdivisions d'Ansongo, Tillabery, Niamey (à l'Est du Iiger), Zermaganda, et Filingue jusqu'au Dallol Bosso. Il semble qu'une étude plus approfondie rapprochera le dialecte des nomades du Liptako de celui du DjPlgôdji et les autres dialectes du Liptako et du Torodi de ces dialectes du pays Djenna.
  14. Dialectes du Niger français. — A l'Est du Dallol Bosso, dans tout le territoire, ces dialectes doivent réfléter les différences qui se retrouvent dans leur pays d'origine, pays Hausa ou Kanuri de Nigéria. Cetle différence de langues au conlact se trouve en général coïncider avec une différence de mode de vie, les nomades animistes bororôdji venant du Bornou.
  15. Dialectes de Nigéria— Les Britanniques qui, d'une façon absolument générale, ont beaucoup plus écrit sur les langues parlées sur leurs territoires que nous, Français, sur celles parlées dans les nôtres, semblent cependant avoir été arrêtés par la langue Peul, à la morphologie de laquelle ils n'ont manifestement rien compris. Il y .a de bons vocabulaires, tels ceux de Taylor, mais de grammaire, point. Cependant, dans la seule Nigéria, ils disposent d'un bloc très important et beaucoup plus condensé que le nôtre. Arbitrairement, il semble qu'on doive distinguer des dialectes de pays Hausa et des dialectes de pays Kanuri. On devra rechercher, je crois, dans quelle mesure l'influence du Pulâr s'est exercée sur le langage des sédentaires, sans toucher celui des semi-nomades et nomades.
  16. Dialectes de l'Adamawa. — La division, suggérée par Dauzots, en fulfulde funnangeere, dans la région de Maroua, et fulfulde hirnaangeere du bassin de la Bénoué (Yôla et Garoua), me semble un peu simpliste. Tout au moins, fait-elle fi de tous les groupements qui se trouvent plus au Sud.
  17. Dialecte du Bagirmi. — En Afrique Equatoriale Française., où il m'a été impossible d'obtenir une définition des aires. Ce dialecte, étudié par Gaden, a, à mes yeux, et du point de vue phonétique, une valeur de témoin vis-ù-vis des notations phonétiques fantaisistes adoptées par les Anglais.
  18. Dialectes Bororo. — Au Niger Français, en Nigéria, et dans l'Adamawa, les bororôdji, de par leur mode de vie, leurs coutumes, leurs particularités linguistiques dialectales, leur nombre même [ils sont plus de 300.000 en Nigéria] et une possible origine commune, méritent une étude séparée. Ils semblent correspondre aux Uururɓe de l'Ouest.

Il ressortira de cet exposé succinct des aires linguistiques Peul une sensation d'inexploré, d'inconnu, et c'est surtout cela que je voulais obtenir. Quelques théories qu'on ait pu émettre sur les Peul et leur langue, quelques synthèses qu'on ait pu faire, avait-on le droit de les créer en laissant derrière soi cette marge stupéfiante d'inconnu ? Certainement pas. Et ceci fera jaillir, je l'espère, la nécessité et l'urgence d'une enquêtc linguistique géographique, basée sur un questionnaire consciencieux.

772. Démographie fulophone

De mê-me que, sur ma carte, je n'ai voulu faire ressortir, sans distinction de caractères somatiques, que les groupements de fulophones (parlant Peul en 1re langue), de même, dans les chiffres qui vont suivre, le seul critère adopté est celui de la langue.