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Gérard Leclerc
Anthropologie et colonialisme: essai sur l'histoire de l'africanisme

Paris, Fayard 1972. 256 p. Coll. Anthropologie critique

Gérard Leclerc Anthropologie et colonialisme: essai sur l'histoire de l'africanisme

Table des matières

Introduction

Première Partie
Impérialisme Colonial et Anthropologie

Deuxième Partie
L'anthropologie classique devant la réalité coloniale

Troisième Partie
L'Anthropologie contemporaine et la décolonisation

Annexe
Les Lumières, pré-anthropologie et pré-colonialisme

  • L'origine des « idées » et la réflexion anthropologique
  • Peuples des origines et peuples sauvages
  • Le despote et le prêtre
  • Les Lumières et le colonialisme

Conclusion
Repères chronologiques

Note de l'auteur
Cet ouvrage est le résultat du remaniement d'une thèse pour le doctorat de troisième cycle rédigée en 1967-1968 sous la direction du professeur G. Balandier.
Ses limites propres se doublent donc du fait qu'il ne peut tenir pleinement compte des travaux parus depuis, et qui entrent dans le champ de sa problématique, non plus que des développements idéologiques et politiques qui ont souvent dépassé son contenu critique.

Introduction

Nombreuses sont les difficultés rencontrées par les anthropologues contemporains lorsque, mettant un instant leur pratique en suspens, ils tentent de définir l'objet de leur discipline. On peut certes définir l'anthropologie sociale, de façon abstraite, tautologique, comme la science des sociétés humaines. Mais chacun sait qu'elle a eu historiquement pour domaine l'étude de ces sociétés appelées successivement “sauvages”, puis “primitives”, puis “archaïques” ou “traditionnelles”, bref tout ou partie du tiers monde.
Or le tiers monde semble sortir, selon des modalités diverses, de la période de silence où l'avait confiné le colonialisme. Il existait certes, et “nous” en parlions, mais toujours avec nos mots, toujours sans y penser vraiment, à part les “spécialistes” de la colonisation, qui y pensaient à leur façon. Mais dorénavant le tiers monde parle et pense tout seul et “nous” devons comprendre que cela remet en cause un certain nombre de “nos” certitudes. Il faudra relire les diverses philosophies de l'histoire et, à travers Hegel, l'illusion de ce que Michel Foucault appelle“la grande destinée historico-transcendentale de l'Occident”.
On dira que s'il est une seule discipline de l'homme à être à l'abri de cette révision, c'est bien l'anthropologie qui a cherché à dépasser cette suffisance el à s'affronter aux autres sociétés, aux autres savoirs. Peut-être, mais l'anthropologie a été interprétation des “autres”, et interprétation dans des conditions historiques déterminées.
Les sociétés “primitives”, “traditionnelles”, etc. ont toutes été des sociétés colonisées, et souvent elles étaient qualifiées de “primitives” simplement parce qu'elles n'étaient que “bonnes à être colonisées”. Ce n'est pourtant que récemment que le colonialisme est apparu aux anthropologues comme ayant quelque chose à voir avec leur discipline. Certes il leur paraissait difficile de ne pas tenir compte du fait que les sociétés “autres” qui faisaient l'objet de leurs analyses étaient “aussi” colonisées. Mais cela les amenait rarement à une réflexion sur le statut du colonialisme et de l'anthropologie.
La “situation coloniale” de l'anthropologie n'est apparue en fait qu'avec la décolonisation du Tiers monde.
Nous n'avons pas cherché à analyser les motivations et les justifications de la colonisation, l'idéologie impériale, que l'on peut trouver chez de tout autres gens que les anthropologues. Nous avons seulement tenté de faire une analyse historique — centrée sur l'Afrique, mais sans doute pourrait-on faire des généralisations à partir de l'Asie et de l'Amérique indienne — du discours anthropologique dans sa visée scientifique, à partir de ce fait central pour lui qu'a été le colonialisme.
La naissance commune de l'impérialisme colonial contemporain et de l'anthropologie également contemporaine peut être située dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Nous tenterons de mettre en évidence les liens de l'idéologie évolutionniste, dont l'anthropologie n'est qu'un élément, avec l'idéologie coloniale, et les raisons pour lesquelles une recherche “de terrain” était rendue nécessaire et possible par la colonisation de type impérialiste.
Il est vrai que l'école qui succède à l'évolutionnisme dans les années 1930, le fonctionnalisme, a estimé, de façon plus ou moins explicite à ses débuts, que le phénomène colonial tombait en dehors de ses investigations.
C'est le moment où l'on recherche à l'autre bout du monde et avant qu'il ne soit trop tard des sociétés “préservées”, préservées du fait colonial. Peu à peu, el au fur et à mesure du double développement de ce fait et des recherches (une recherche anthropologique peut concerner aujourd'hui une communauté villageoise ou autre en Europe ou dans n'importe quel pays du tiers monde), il devient de plus en plus difficile de ne pas tenir compte de cette réalité essentielle, qui commence à être appelée par son nom : le colonialisme comme système mondial. On verra à travers quels concepts, quelles pratiques, l'anthropologie contemporaine l'a appréhendée.
Nous avons fait suivre ces analyses d'un exposé sur ce qu'on peut hésiter à appeler l'anthropologie de la fin du XVIIIe siècle. De nombreux spécialistes voient dans le Siècle des Lumières (ou plutôt la génération des Lumières 1760-1780) la période “anthropologique” par excellence, celle où s'est constituée la théorie générale des sociétés en termes de mondialité. C'est possible.
Mais nous ne devons pas nous dissimuler la distance théorique énorme qui nous sépare des concepts de ce siècle. Ce qui est très contemporain chez lui en revanche, c'est la fonction historique de ces concepts, élaborés avant l'apparition de l'impérialisme contemporain, dans ce que Sartre appelle le “moment heureux de la pensée bourgeoise”.
Quant à nos concepts, ils se situent à coup sûr dans dans une période qui est “après” le colonialisme classique, mais qu'on peut hésiter à appeler celle de la décolonisation ou du néo-colonialisme, celle d'un colonialisme moribond ou d'un colonialisme qui “s'adapte aux réalités du monde moderne”. Telle est peut-être la signification de la divergence entre l'approche de Berque 1 et celle de Jaulin 2. La lecture possible du monde contemporain comme marqué par la réapparition de diversités et de spécificités culturelles ou comme écrasé de plus en plus par l'expansion de la société occidentale montre que l'“avènement du tiers monde” est pour le moins chargé d'ambiguïté. Dans cette optique, l'anthropologie, même si elle tente de se repenser et de repenser son objet, n'est peut-être plus l'instrument privilégié d'une compréhension de la mondialité. Contestée non seulement par le tiers monde, mais par ses voisines, peut-être devra-t-elle laisser la place à la sociologie, l'histoire ou l'économie politique. Peut-être aussi à de nouveaux “Voyages philosophiques”.

Notes
1. Dépossession du monde, Le Seuil, 1964 ; L'Orient second, Le Seuil, 1970.
2. La Paix blanche, Le Seuil, 1970.