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Gabriel Lisette
Le combat du Rassemblement Démocratique Africain
pour la décolonisation pacifique de l'Afrique Noire

Paris. Présence Africaine. 1983. 398 p.

Avant-propos

Gabriel Lisette. Avant-propos. Le combat du Rassemblement Démocratique Africain. Il est admis depuis quelques années, avec la découverte du  Zinjanthrope, que l'Afrique noire fut le berceau du premier  homme, il y a un million sept cent cinquante mille ans. L'homo sapiens serait apparu il y a environ douze mille ans. Mais l'évolution de l'espèce et des sociétés humaines sur le continent noir reste mal connue pour toute la période antique.
Les premiers documents écrits sur les cultures noires sont fournis par les récits des voyageurs arabes (Ibn Batouta, El Bekri) qui ont décrit les prestigieuses civilisations qui se sont développées dans le Sahel à partir du XIe siècle.
Les sources écrites postérieures suivantes sont notamment : les relations de voyage de Léon l'Africain pour le centre de l'Afrique, d'une part, et d'autre part, des navigateurs portugais qui du XIV au XVIIe siècle poursuivirent systématiquement la découverte et l'occupation de la côte africaine des Canaries aux Somalis en passant par le cap de Bonne-Espérance.
Les Portugais ne resteront pas longtemps les seuls privilégiés de la côte africaine : Hollandais, Anglais, Danois et Français ne tardent pas à les rejoindre, et à les concurrencer, au besoin par la force des armes.
Le commerce de l'or, de l'ivoire, de la maniguette (poivre) s'enrichira désormais du plus odieux trafic qui soit : la traite des esclaves pour les besoins en main-d'oeuvre des Amériques. Près de cent mille hommes arrachés à l'Afrique annuellement à partir de la moitié du XVIIe siècle.
En France, la traite sera abolie par la Convention, rétablie par Napoléon 1er, abolie à nouveau en 1848 par l'action de Victor Schoelcher ; en Angleterre, elle est supprimée par le Parlement en 1807. Il faudra cependant attendre les années 1860 pour voir disparaître la traite entre l'Afrique et les Amériques.
Le négoce des nègres au profit des entreprises économiques du Nouveau Monde supprimé, les mercantiles vont désormais s'intéresser étroitement aux richesses de l'Afrique noire, non plus seulement des zones côtières mais également à celles de l'intérieur du continent, révélées par les expéditions scientifiques européennes qui se sont multipliées depuis la fin du XVIIIe siècle, d'autant plus  que l'expansion industrielle de l'Europe exigera des sources sûres d'approvisionnement en matières premières.
Mais, pour s'emparer de ces richesses, il faudra négocier, et plus souvent encore se battre et vaincre, par la puissance des armes modernes de l'Europe, les Etats qui, malgré la traite et les guerres intestines, se sont constitués et développés dans toute l'Afrique.
C'est l'époque des guerres coloniales qui marqueront le dernier quart du XIX" siècle et le début du XXe, qui en même temps qu'elles provoquèrent l'effondrement des empires africains, remettront face à face les puissances européennes comme naguère aux grandes heures de la c course » des corsaires dans la mer des Antilles et la conquête de l'Amérique du Nord.
La France, installée à Saint-Louis du Sénégal dès 1638, participera assez activement, sous l'impulsion de Jules Ferry, à la campagne de pénétration en Afrique, pour être bonne partie prenante à la conférence de Berlin en 1885, qui fixe les règles de partage de l'Afrique noire. Les expéditions de la IIr République rapporteront à la France un confortable butin : l'Afrique-Occidentale Française, l'Afrique Equatoriale Française, Madagascar, la Côte française des Somalis, les Comores.
Jusqu'à la Constitution de 1946, qui fonda la IVe République, la base du régime législatif dans les colonies françaises fut le senatus consulte du 3 mai 1854. Le régime était celui du décret simple, c'est-à-dire de la libre disposition du chef de l'Etat. L'administration s'exerçait par des gouverneurs généraux assistés de conseils de gouvernement, par des gouverneurs chefs de territoire assistés de conseils d'administration, par des chefs d'unités administratives assistés de conseils de notables. Ces conseils ne disposaient d'aucun pouvoir réel ; de toute façon, désignés par les autorités administratives, ils n'étaient, en général, pas représentatifs de l'opinion des populations.
L'indigénat constituait une source inépuisable de textes servant à faciliter la tâche de l'Administration et surtout à rendre l'administration facile sous la pression des groupes d'intérêts coloniaux.
Durant plus d'un demi-siècle, l'oppression coloniale sévira dans ces colonies, saignant à blanc le pays et les hommes. Mais la Seconde Guerre mondiale allait tout remettre en question, appelant la révision déchirante des rapports entre les puissances coloniales et les peuples assujettis.
Charles de Gaulle fut l'un des premiers à pressentir l'importance de l'événement, qu'il souligna dans sa conférence à la Royal Society de Londres en 1941.
L'apparition de l'Afrique noire sur la scène internationale en sera une des principales conséquences. Le mécanisme s'enclencha en 1943, quand le Gouvernement des puissances coloniales, d'un côté, les élites africaines, de l'autre, s'attachèrent à tirer les conclusions de la participation du continent africain au conflit.
Trois dates sont à retenir :

  • en 1943, la réunion conjointe à Accra des représentants du Joint Provincial Council de la colonie du Gold Coast, de l'Ashanti Confederaty Council, et des municipalités, qui présentent des suggestions en vue d'une réforme constitutionnelle
  • du 30 janvier 1944 au 8 février 1944, la réunion de la Conférence de Brazzaville à l'initiative du général de Gaulle et avec le concours actif du ministre des Colonies Pleven et du gouverneur général Eboué
  • décembre 1944, la dépêche du gouverneur du Nigeria au secrétaire d'Etat aux Colonies britanniques contenant des propositions de réforme constitutionnelle pour le Nigeria.

La réflexion de Brazzaville n'atteindra pas le niveau que méritait l'initiative. Les recommandations de la conférence ne seront pas au rendez-vous de l'événement, car cette rencontre fut une réunion des hauts fonctionnaires coloniaux. Il a manqué une présence essentielle : la participation des Africains. Et cependant, lucide, le général de Gaulle déclarait dans son discours inaugural :

« … car sans vouloir exagérer l'urgence des raisons qui nous pressent d'aborder l'étude d'ensemble des problèmes africains  français, nous croyons que les immenses événements qui bouleversèrent le monde nous engagent à ne pas tarder.
… comme toujours, la guerre elle-même précipite l'évolution. D'abord par le fait qu'elle fut jusqu'à ce jour, pour une bonne part, une guerre africaine et que du même coup l'importance absolue et relative des ressources, des communications, des contingents d'Afrique est apparue dans la lumière crue des théâtres d'opérations, mais ensuite et surtout parce que cette guerre a pour enjeu ni plus ni moins que la condition de l'homme et que, sous l'action des forces psychiques qu'elle a partout déclenchées, chaque population, chaque individu, lève la tête, regarde au-delà du jour et s'interroge sur son destin… »

Il s'agit, en effet, de « lever la tête ». Parmi les premiers, Félix Houphouët-Boigny, médecin, planteur, chef traditionnel, comme à son habitude, lève la tête. Le Rassemblement Démocratique Africain, l'unique mouvement politique de l'Histoire de l'Afrique au sud du Sahara ayant eu un rayonnement interterritorial, et qui a joué un rôle déterminant dans le combat émancipateur de l'Afrique, n'aurait jamais existé sans la présence charismatique de son fondateur, Félix Houphouët-Boigny.
Né le 18 octobre 1905, dans le village de Yamoussoukro, au coeur du pays Baoulé, point de rencontre de la forêt et de la savane, centre géographique de la Côte-d'Ivoire, le Président Félix Houphouët-Boigny est issu d'une chefferie coutumière de forte tradition.
La mort prématurée de son oncle maternel, en 1910, l'appelle à devenir, en titre, à l'âge de cinq ans, le chef de la tribu des Akoués. L'éducation privilégiée qui en résultera aura les plus heureuses influences sur le style de l'homme dans la vie.
L'enfant était doué d'une intelligence peu commune, très commentée dans le village. L'administrateur des colonies dont dépendait Yamoussoukro insista pour qu'on le mît à l'école. Dès 1915, il est admis directement au groupe scolaire central de Bingerville, où il est remarqué pour son goût des études, sans doute, mais plus encore pour la qualité de sa réflexion et un fort penchant à la méditation.
Dia Houphouët effectue, en effet, au cours de cette période scolaire, une longue descente en lui-même au bout de laquelle il se convertit au catholicisme, sans pour autant rompre avec les valeurs essentielles de son éducation coutumière.
A Bingerville, on note également chez Dia Houphouët le souci d'autrui, la sollicitude pour le camarade en difficulté. Aussi personne ne s'étonne quand, à la fin de ses études à l'école William Ponty, nanti du diplôme d'instituteur, il demande à entrer à l'Ecole de médecine de Dakar, dont il sort major de sa promotion en 1925. En juillet 1947, ses cadets de l'Ecole de médecine le solliciteront en ces termes pour parrainer leur promotion :

« Nos coeurs, nos pensées et nos regards n'ont pas hésité à se porter vers vous qui êtes non seulement un ami, mais qui représentez pour nous l'exemple, le symbole vivant du dévouement, la personnification de la personnalité, l'ami du progrès, qualités sans lesquelles la médecine ne serait pas ce qu'elle est. »

Ils savaient, les cadets, que le « médecin auxiliaire » Félix Houphouët, affecté à l'Hôpital central d'Abidjan à sa sortie de l'école, avait tout aussitôt pris conscience de l'isolement des fonctionnaires africains face à leurs collègues métropolitains, et créé, pour y remédier, une « Amicale des médecins auxiliaires, aides médecins et infirmiers indigènes », ce qui lui valut une affectation d'office à Guiglo, dans la région Guéré, alors réputée dangereuse et difficile.
A Guiglo, Félix Houphouët invente la médecine sociale. La mortalité infantile était inquiétante, il fallait vulgariser les notions d'hygiène : il prend l'initiative de visiter la population dans les cases. C'est un succès.
Le service de santé, prenant acte de la valeur professionnelle et de l'autorité morale du jeune médecin, le nomme à Abengourou en remplacement d'un médecin européen.
Abengourou constitue une étape importante. Il y épouse Khadija Racine Sow, la nièce de Boa Kouassi, le puissant chef coutumier local, et aux côtés de celui-ci il prendra vigoureusement position contre l'exploitation des planteurs de café et de cacao africains par le gros négoce européen. Un violent article anticolonialiste, qui aura un énorme retentissement, le fait définitivement cataloguer « forte tête », mais son parti est pris tout aussi définitivement : il ira jusqu'au bout, menant de front l'action éducative et la lutte revendicative.
Nous sommes en 1934, le destin ménage les étapes vers la terre sacrée des ancêtres d'où partira la mission rédemptrice : il est nommé médecin adjoint à Dimbokro, puis à Toumodi.
Sa carrière de fonctionnaire se terminera en 1939, lorsque, à la suite du décès de son frère, il lui faudra assumer les fonctions de chef du canton Akoué.
Tenu, par la coutume, de diriger personnellement les activités économiques de la communauté Akoué, Félix Houphouët s'oblige à parfaire sa connaissance des problèmes de la paysannerie ivoirienne, comme il s'était attaché à être médecin dans la plénitude du terme.
Quand, à la fin de l'année 1943, le déclin de la capacité offensive du IIIe Reich devient évident, et que les Alliés, soucieux de concentrer le maximum de forces matérielles, économiques et psychologiques, concertent une nouvelle politique africaine, tant à Accra, à Lagos qu'à Brazzaville, le chef de canton Félix Houphouët est prêt pour la vie politique.
Le 3 septembre 1944, encouragé par le gouverneur Latrille décidé à appliquer les directives de la Conférence de Brazzaville, il crée le Syndicat agricole africain, dont il devient, malgré lui, le président. Dès lors, il s'attaque aux fondements mêmes du colonialisme : l'exploitation du pays et des hommes au seul profit du colon, au mépris de la mission émancipatrice de la colonisation et au risque de provoquer la haine du colonisé envers la puissance de tutelle.
A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les nouvelles institutions de la République française, qui appellent l'Outre-Mer à participer plus largement au pouvoir législatif, vont permettre à Félix Houphouët-Boigny de donner une autre dimension à son combat pour la restauration de la dignité de l'homme noir.
Elu député de la Côte-d'Ivoire à la première Assemblée constituante, en octobre 1945, le président du Syndicat agricole africain dépose aussitôt une proposition de loi tendant à l'abolition du travail obligatoire, qui est votée le 11 avril 1946.
On imagine mal, trente ans après, ce qu'il a fallu à Houphouët-Boigny de conviction, de fermeté, de courage, de franchise et de diplomatie en même temps, d'autorité morale sur ses compatriotes pour lutter victorieusement contre les « gros colons », dont certains se flattaient de dicter leurs volontés au Gouvernement de la République française. Mais la conviction de mener le bon combat s'allie chez Félix Houphouët à une ouverture humaine ct une sérénité qui le mettent hors d'atteinte de l'insulte personnelle, des manoeuvres subalternes, des diversions qui éloignent des objectifs fondamentaux.
La loi du 11 avril 1946, qui libérait des millions d'Africains de la forme moderne d'esclavage qu'était le travail forcé, conféra à l'abolitionniste une autorité interafricaine qui le porta à la présidence du premier mouvement politique africain ayant audience dans tous les territoires de l'Afrique noire française : le Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.), créé à Bamako (Mali, anciennement Soudan Français) le 18 octobre 1946.
Plus clairement encore qu'à la tribune de l'Assemblée Constituante française, c'est à Bamako, à l'heure dramatique de la suprême manoeuvre des adversaires pour faire échouer l'union des élus africains, redoutée par certains à juste titre, que se révélera la force du verbe de Félix Houphouët-Boigny, ce verbe-action puissant qui, depuis quarante ans, étonne chez cet homme silencieux, timide presque, mais d'une éloquence convaincante quand il sait qu'il faut parler.
Cette éloquence surgissant du plus profond de lui-même, de sa réflexion, de sa méditation, de sa conviction, sera abondamment mise à contribution au cours des longues années d'épreuve du Rassemblement Démocratique Africain. Calmer la colère des militants exaspérés par l'injustice de la répression, faire prendre conscience aux dirigeants français du grand péril encouru par l'Union française en Afrique noire du fait de l'égoïsme aveugle de quelques Français, ramener à l'orthodoxie des positions définies à Bamako ceux des cadres du Mouvement que les péripéties de la lutte en avaient éloignés, ce fut la rude tâche de Félix Houphouët-Boigny de 1949 à 1954. La maîtrise de la conduite de cette action, consacrée par l'éclatante victoire du R.D.A. aux élections législatives de janvier 1956, est inscrite dans l'histoire de l'Afrique.
Cette belle victoire démocratique l'impose dans les Conseils de Gouvernement français. Le 1er février 1956, Guy Mollet lui demande de participer à son gouvernement en qualité de ministre délégué à la présidence du Conseil. Le leader du R. D. A. est en situation de démontrer ce qu'il n'a cessé de proclamer : le combat du Rassemblement Démocratique Africain n'a de sens que s'il conduit à la restauration de la dignité, au progrès économique, au mieuxêtre et à la paix sociale.
Félix Houpbouët-Boigny n'a aucune peine à convaincre Guy Mollet, Gaston Defferre et François Mitterrand qu'il faut très vite faire quelque chose pour redonner confiance en la France : c'est la loi-cadre du 23 juin 1956, étape importante de la décolonisation française.
Les hommes politiques français et étrangers sont de plus en plus nombreux à reconnaître l'intelligence politique, la clairvoyance, la résolution, le sens du dialogue du leader africain. Il fera partie de tous les gouvernements de la IVe République qui succéderont à Guy Mollet. Le général de Gaulle appréciera sa coopération sous la v· République et la Communauté française en ces termes :

« Cerveau politique de premier ordre, de plain-pied avec toutes les questions qui concernent, non seulement son pays, mais aussi l'Afrique et le monde entier, ayant chez lui une autorité exceptionnelle et, au-dehors, une indiscutable influence, et les employant à servir la cause de la raison. »

Aussi, en 1960, à l'heure sublime mais pleine d'incertitudes de la proclamation des indépendances en Afrique noire, on ne pouvait douter que la République de Côte-d'Ivoire fût en bonnes mains et que l'unité africaine, en dépit des malentendus du moment, disposât d'un artisan résolu.
Intuitif certes, mais surtout méditatif, réfléchi, le Président de la République de Côte-d'Ivoire arrive en droite ligne à la solution, qu'il s'agisse des délicats problèmes coutumiers, des équations de l'Afrique moderne ou de l'évolution des rapports internationaux. Chez lui, l'action naît d'une longue méditation, d'une réflexion en profondeur, bien souvent après une retraite préméditée, de préférence dans ses terres natales, au village, au coeur de la plantation, en longeant les haies touffues des caféiers et des cacaoyers. Une fois arrêtées les directions essentielles, on trouve chez Félix Houphouët-Boigny la persévérance de l'apôtre et la fermeté patiente du silex.
Mais si le monde l'a reconnu sage parmi les sages, c'est que l'intelligence politique, la résolution, se meuvent dans un contexte humaniste de fraternité, de générosité et de sensibilité à la souffrance d'autrui.
Ces ressources intellectuelles et morales de l'“homme de Bamako” constituant le fil d'Ariane de la belle épopée du Rassemblement Démocratique Africain, de la décolonisation pacifique de l'ancienne Afrique noire française et des indépendances dans cette partie de l'Afrique, je forme le voeu ardent que l'Afrique nouvelle, la jeunesse singulièrement, puise toujours plus largement dans la vie et l'oeuvre de Félix Houphouët-Boigny pour dépasser les idéologies et les illusions et poursuivre l'épanouissement du continent africain dans une construction solidaire, fraternelle, humaine.

G. Lisette.
Octobre 1978.