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Claude Gérard
Les Pionniers de l'indépendance

Paris, Éditions Intercontinents, 1975. 191 p. : ill.

Hammadoun Dicko (1925-1964). Martyr de Modibo Keita

Hammadoun Dicko, (1925-1964) pionnier et martyr de l'indépendance malienne
Hammadoun Dicko, (1925-1964) 

C'est en raison de son destin tragique que l'on ne saurait dissocier Hammadoun Dicko du bataillon des pionniers de l'émancipation africaine. Il est mort au bagne de Kidal, dans le désert malien, parce que treize ans plus tôt, à l'âge de 25 ans, il avait accepté de venir représenter l'Afrique au Parlement français.

Trop jeune, certes, pour être un précurseur au même titre qu'un Fily-Dabo Sissoko, qui, bien avant 1940, se révoltait contre l'assimilation culturelle, il partagea cependant le sort de son aîné. Sa disparition fut annoncée en même temps que celle de Fily-Dabo, un jour de juillet 1964, par la phrase terrible déjà citée : « Tous les prisonniers meurent un jour ou l'autre » 1.

Prisonnier politique, il l'était depuis deux ans. II avait été arrêté au lendemain des manifestations qui s'étaient déroulées à Bamako en juillet 1962 contre la création du franc malien.

Devant le Tribunal Spécial qui allait le condamner à mort au mois d'octobre de la même année, il plaida non coupable, affirmant qu'il était resté totalement en dehors de l'agitation des journées de juillet. C'était également l'opinion de tous ses proches. La grâce accordée par le Chef de l'Etat, Modibo Kéita, ne devait être qu'un sursis. Pour lui, comme pour Fily-Dabo Sissoko et le troisième condamné grâcié, le commerçant Kassoum Touré, le rendez-vous était pris avec la mort…

« … En Afrique, dit un jour le président Léopold Sédar-Senghor, il n'y a pas de frontière ; pas même entre la vie et la mort ... »

Pierre Bertaux, ancien sénateur de l'ex-Soudan français place cette citation en première page de son ouvrage « Histoire de l'Afrique au Sud du Sahara » 2 qu'il dédie à « son frère, Hammadoun Dicko » parce que c'est à travers lui qu'il se familiarisa avec les traditions millénaires de l'Afrique, vieilles civilisations que des sages avaient modelées pour l'éternité.

La vie d'Hammadoun Dicko commence un peu à la manière d'un conte … Il était une fois, un village peul du nom de Diana, situé à mi-chemin entre les falaises de Bandiagara et les monts de Hombori. Vers l'année 1924, peut-être 1925, Fata Brahima, épouse du Chef Amadou Almany Dicko, issue elle-même d'une famille de Chefs, donne naissance dans ce village à son premier fils Hammadoun. L'enfant, en raison des longs siècles de tradition peul qui ont précédé sa venue, aurait dû immanquablement, en d'autres temps, devenir éleveur de grands troupeaux, puis le moment venu, il serait passé de l'état de jeune prince héritier à celui de chef de Canton… Mais déjà les courants nouveaux ébranlaient l'Afrique, atteignant le village de Diona. Une école primaire avait été ouverte à Douentza, le chef-lieu du cercle. Amadou Dicko décide d'y envoyer son fils aîné.

L'étape suivante fut l'école de Mopti, la grande ville du delta central du Niger et enfin le lycée Terrasson de Fougères à Bamako. En 1947, Hammadoun Dicko, devenu instituteur, est affecté à Bafoulabé, dans l'extrême sud-ouest du Soudan, puis à Kolokani, au nord de Bamako. Son père lui dit alors qu'il serait le premier dans la famille à choisir lui-même son épouse. Il se marie une première fois en 1947. Il aura cinq enfants dont trois filles : Fatsamata, Kadji, Hawa, un fils, Oumar, et un neveu adopté. Il épousera Nia en 1954, à Bamako.

Son métier d'instituteur lui plaît. Il enseigne, tout en poursuivant ses études. Il n'a pas encore vingt-cinq ans et estime qu'avant tout, il lui faut étudier afin, plus tard, de mieux servir l'Afrique nouvelle. Il se tient donc en dehors de la vie politique et ignore les affrontements qui opposent les partis.

C'est alors, pour lui, l'événement imprévisible. Au printemps 1951, des amis d'Hammadoun, plus âgés que lui et qui, eux, « font de la politique » viennent lui demander d'être candidat aux élections législatives françaises, car disent-ils, il est le fils d'un Chef Peul et cette candidature fera plaisir à tous les Peul du Soudan… Il refuse, préférant continuer ses études et son travail. Mais finalement l'insistance de ses amis se fait si pressante qu'il cède. Il est élu le 17 juin 1951, le jour de la naissance de sa troisième fille.

Au Palais-Bourbon, il est le plus jeune député, dépassant à peine l'âge minimum requis pour l'éligibilité. Au début, dit-il à l'époque, il s'est trouvé quelque peu intimidé par l'atmosphère de l'hémicycle, redoutant d'être obligé de prendre la parole à la tribune sans s'y être préparé. Mais il s'habitue très vite, comme il se doit pour le descendant d'une famille de Chefs. Surtout, il ne perd pas de vue le but qu'il s'est fixé : d'abord s'instruire. Il s'inscrit à la Faculté des Lettres. Il lit beaucoup et notamment des manuels de philosophie.
Quant à son nouveau mandat de parlementaire, il cherche d'abord à s'informer, à, comprendre. Il écoute beaucoup, parle peu, fréquente assidûment le centre de documentation du Palais-Bourbon. Il est inscrit au groupe socialiste, puisque les notables soudanais qui l'ont incité à se faire élire, appartiennent au Parti Progressiste Soudanais, lié à la S.F.I.O. française et rival de l'Union Soudanaise-R.D.A. Mais, à ce propos, un trait essentiel de la pensée du jeune député Hammadoun Dicko doit être relevé : ce qui compte pour lui, c'est d'abord son pays avant l'appartenance à un parti, car en matière de politique, il est persuadé qu'il doit encore apprendre, réfléchir, observer. Il intervient peu à la tribune de l'Assemblée Nationale, seulement lorsque son groupe parlementaire le lui demande, et c'est toujours une prise de position collective qu'il exprime.
Toutefois, lorsque l'occasion se présente de témoigner d'un sentiment personnel, il ne manque pas d'exprimer son attachement à l'unité des Africains. Faut-il se remémorer cette séance d'août 1954, au cours de laquelle les députés discutaient de l'organisation des municipalités d'Outre-Mer et en étaient venus sur le point de savoir si la ville soudanaise de Ségou, ancienne capitale de plusieurs royaumes Bambara, devait ou non être érigée en commune de plein exercice ? Appelé à prendre la parole, Hammadoun Dicko se plaît à souligner qu'il reprend à son compte les arguments que venaient de présenter M. Mamadou Konaté, le leader de l'Union Soudanaise-R.D.A.

Hammadoun Dicko. Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955
Au cours d'une réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite :
MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré,
Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N'Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat.

Son accent de sincérité, voire de passion, attire l'attention lorsqu'il aborde les grandes idées sociales, politiques et philosophiques auxquelles déjà il adhère pleinement, par exemple lorsqu'il souhaite un texte permettant d'associer « davantage la masse des paysans de la brousse à la gestion des affaires publiques pour les mener à la démocratie véritable… » ou qu'il se prononce pour le collège électoral unique entre blancs et noirs d'Afrique afin de faire reculer la ségrégation, en ajoutant :

« L'Africain s'est montré plein de sagesse et de patience. De cette patiente, il faut user, il faut bien en user, mais il ne faut pas en abuser. Il faut que l'on sache que l'Afrique Noire évolue vite, très vite… ».

C'était en 1954. Lorsqu'après avoir commencé son apprentissage de député à Paris, il revient pour la première fois au village de son père, arrivant en voiture depuis Bamako, il est accueilli à la fois avec enthousiasme et inquiétude. N'a-t-il point oublié le langage et les coutumes peul ? On se rassure vite. Lui-même sait qu'il n'a pas changé, que les liens qui l'attachent aux siens sont toujours aussi solides et mystérieux et que la communication verbale n'est pas indispensable pour se comprendre… Au retour, sa voiture tombe en panne, en pleine brousse, bien trop loin de son village pour y retourner à pied, car la nuit est proche. Aucun moyen d'alerter quiconque. Alors arrivent deux cavaliers envoyés à son secours par son père que personne évidemment n'aurait pu prévenir de l'incident. Le jeune député racontait cette aventure sans étonnement et sans explications, et pourtant il ne manquait pas de se dire rationaliste et positiviste, ce qui d'ailleurs ne l'empêchait nullement d'être un pratiquant fidèle à tous les rites et prières de l'Islam.

Réélu député en 1956, il aura, peu après, le privilège de devenir, cette fois, le plus jeune ministre du gouvernement français. Il appartient successivement aux cabinets de MM. Guy Mollet, Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, aux postes de Secrétaire d'Etat à l'Industrie et au Commerce, à la Recherche scientifique, à l'Education nationale… ceci jusqu'à la tin de la quatrième République française en 1958.

Il a beaucoup appris durant ces sept années d'intense activité, de 1951 à 1958. Il semble que la principale conclusion qu'il en tire est qu'en Afrique, le plus urgent est d'enseigner. Hammadoun Dicko souhaite spécialement la scolarisation des filles. Il pense que la cadence d'évolution d'un groupe humain est strictement déterminée par l'évolution de l'élément féminin et qu'en conséquence on doit, en Afrique, largement « investir en matière d'éducation des filles ».

A Bamako, les événements politiques se succèdent à un rythme rapide. La campagne se poursuit en faveur d'une Fédération du Mali réunissant le Soudan et le Sénégal. Hammadoun Dicko ne s'y rallie pas. Il ne croit pas à la solidité d'une telle union et affirme en outre que le Soudan a autant besoin d'Abidjan que de Dakar pour assurer son développement. Cette conviction, il vient l'exprimer à la tribune du Congrès extraordinaire du Rassemblement Démocratique Africain qui se déroule à Abidjan en septembre 1959.

Notes
1. Voir Fily-Dabo Sissoko.
2. Publiée en Allemagne (1966), et aux Editions Bordas Paris, 1973, collection Aurige. Histoire Universelle.