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Katia Voltolina
L'éclatement de la Fédération du Mali (1960) :
d'une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960

RAHIA. Collection « Clio en Afrique » n° 23, 2007. 198 pages
Centre d'étude des Mondes Africains (CEMAf) MMSH Aix-en-Provence

 Katia Voltolina L'éclatement de la Fédération du Mali (1960) : d'une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960.. Fédération à quatre
 Plan de la Fédération du Mali à quatre
(Marchés tropicaux et méditerranéens, no. 689, 24 janvier 1959)

  II. La naissance à quatre de la fédération du Mali

“Nous ne pensons pas qu'il existe encore en ex-Afrique Occidentale Française des hommes qui puissent mettre en doute la nécessité de  l'unité africaine. Pourrions-nous souhaiter que ce soit également le cas en France. Dans l'intérêt de l'Ouest Africain aussi bien que dans celui du monde occidental, l'Afrique doit rester unie.
Nous pensons quant à nous, que la meilleure source d'unité réside dans l'unité de commandement basée sur l'unité politique. [...]
Que l'on nous ne dise surtout pas que l'affirmation des jeunes républiques passe avant l'unité. Pour nous elle passe par l'unité.” 75

Les mots de cet éditorial du journal Le Mali exprimaient synthétiquement la pensée des fédéralistes, qui au début 1959 décidèrent de constituer la Fédération du Mali. Trois étapes successives présidèrent à la création de cette Fédération qui aurait dû unir les destins du Sénégal, du Soudan, de la Haute-Volta et du Dahomey :

  • la Conférence de Bamako (29 et 30 décembre 1958);
  • la Réunion de l'Assemblée constituante fédérale de Dakar (14-17 janvier 1959);
  • la Ratification de la Constitution fédérale par les Assemblées constituantes des 4 Etats 76.

A. La Conférence de Bamako (29-30 décembre 1958)

Ce fut grâce à l'initiative de Gabriel d'Arboussier 77 que les représentants des quatre pays se rencontrèrent à Bamako 78 pour discuter de la Fédération et de la mise en place de sesinstitutions.
Le 29 décembre, à midi, les délégations du Sénégal 79 et du Dahomey 80 étaient arrivées à Bamako. La Haute-Volta, de son côté, avait envoyé un télégramme pour annoncer qu'elle ne serait pas officiellement représentée 81. On notera qu'il y avait aussi des observateurs mauritaniens.
A l'arrivée de la délégation officieuse voltaïque l'atmosphère était caractérisée par l'euphorie et l'enthousiasme des participants. La Conférence fut ouverte à 17 heures 50 et Mr Apithy, élu Président de la séance, déclara dans son discours d'ouverture : “Nous apporterons dans l'accomplissement de ces travaux ce que nous avons d'africain et de français, c'est-à-dire le meilleur de nous-mêmes. L'Afrique ne peut vivre isolément.” 82

Modibo Keita, en majestueux boubou blanc, souhaita le bienvenue aux délégués et expliqua les raisons de sa position en faveur de l'unité africaine :

“L'Afrique angoissée est tiraillée entre le courant [...] de sa balkanisation et celui heureusement plus puissant de son unité. [...]
Pour nous, d'abord, dans l'immédiat, il s'agit de donner corps et vie à ce que furent l'A.O.F. et l'A.E.F. Pour nous, il s'agit de créer la République Fédérale de l'Ouest Africain, avec ses institutions propres. [...] Cette aspiration à l'unité éclate dans les déclarations du Moro-Naba, lorsqu'il affirme : « Je demeure partisan d'une Fédération des Etats de l'A.O.F. [...] car le morcellement nous conduirait à une telle exaspération des particularismes que l'œuvre de la France risquerait de ne pas porter tous ses fruits 83. [...] »
La loi universelle des grands ensembles impose à des pays jadis opposés par plusieurs siècles de guerre une unité économique préludant à une unité politique. Pourquoi ne serait-elle pas valable pour l'Afrique ? [...]
Les Africains seront-ils capables de faire taire leur rancœur, d'étouffer leur orgueil, de briser le mur de préventions, de placer les préoccupations locales dans un contexte plus large ? Voilà chers compatriotes la lourde tâche mais combien exaltante qui est la notre: créer la Fédération de l'Afrique Occidentale. Nous sommes donc sur le chantier, les matériaux aussi. Nous devons retrousser nos manches et sans mesurer notre peine, trier, assembler ces matériaux pour élever la maison commune où cependant chacun aura son home et pourra évoluer en toute indépendance. [...]
Le monde entier, perplexe et quelque peu sceptique, attend et s'interroge sur l'issue de la Conférence. Il ne faut pas que l'attente des uns et des autres soit déçue.
Eh bien chers compatriotes, au travail pour qu'enfin voie le jour la grande République Fédérale de l'Ouest Africain.
Vive l'Unité Africaine!” 84

Tous “les ouvriers” invoqués par Modibo Keita répondirent présent à l'appel 85. Après le discours de Keita, onze orateurs donnèrent leur appui à la thèse fédéraliste: entre autres,

  • Senghor, qui s'inspira de l'ex-fédération de l'A.O.F. : “Si la Fédération était bonne hier, pourquoi ne le serait-elle pas aujourd'hui? [...] Il n'y a pas de force pour la France si ses alliés sont faibles”
  • d'Arboussier : “Notre union doit assurer l'avenir de nos enfants”
  • Lamine Guèye : “Si nous n'avons pas cette Fédération nous passerions notre temps en surenchères entre la Métropole et les divers territoires”
  • Zinsou : “Il n'y a pas de bonheur dans la division et les antagonismes”.

Le silence se fit quand Nazi Boni, qui devait être absent à cause de son hospitalisation, monta à la tribune 86 et s'en prit à “ceux qui croient pouvoir disposer de la Haute-Volta comme d'un panier de colas. [...] Elle participera à la Fédération malgré le duel des communiqués contradictoires” 87.

Seulement Mr Apithy se maintint dans des déclarations prudentes, en disant que son pays participera “dans la mesure où la Fédération permettra au Dahomey d'avoir avec ses voisins immédiats [c'est-à-dire la Côte d'Ivoire] des relations souples.” 88
La clôture de cette Conférence historique fut confiée à Lamine Guèye, qui après avoir rendu hommage à de Gaulle, déclara:

“Ici élus et responsables africains de toutes tendances, nous n'avons été guidés que par la claire vision de ce qui nous unit. Si les Africains cessent de se calomnier, ce sont peut-être eux qui donneront à d'autres peuples des leçons importantes. Bamako, une fois de plus, aura été le lieu de ce tournant historique franchi le 29 et 30 décembre 1958. Nous pouvons rentrer chez nous la tête haute, car nous n'avons voulu qu'une seule victoire, celle de l'Afrique qui permettra de faire la vraie Communauté.” 89

La Conférence se conclut définitivement avec l'adoption à l'unanimité de nombreuses motions, entre autres :

  • La volonté de créer une Assemblée Constituante Fédérale, lors de la prochaine réunion des quatre pays
  • L'établissement d'un calendrier à suivre pourla constitution de la Fédération
  • L'envoi de délégations aux Etats non fédéralistes 90.

Et à propos de ce dernier point, étant donné le désir de voir les autres Etats membres de la Communauté se joindre à la Fédération, deux commissions furent envoyées en Côte d'Ivoire, afin de convaincre Houphouët-Boigny de s'unir à la cause fédéraliste 91. Cependant, ces délégations n'arrivèrent pas à atteindre leur but: Houphouët-Boigny était toujours très ferme sur sa position, il était convaincu que “l'expérience les départagera” 92.
En dernière analyse, il faut prendre avec précaution l'apparent succès de cette première séance, surtout si l'on tient compte des réserves présentées par le Président Apithy et de l'absence d'une vraie représentation officielle du coté de la Haute- Volta 93.
Cette délégation d'observateurs était constituée par Gérard Ouédraogo, Joseph Ouédraogo, Salembéré Sibiri et par des hommes politiques qui n'étaient pas mandatés ni par les partis, ni par les organismes institutionnels 94. Si les deux Ministres Gérard Ouédraogo et Salembéré respectèrent en partie les instructions données par le gouvernement voltaïque, le troisième, Joseph Ouédraogo, fit cause commune avec les autres hommes politiques entrainés à Bamako dans le courant fédéraliste et enfin tous les trois signèrent la proclamation officielle de clôture de la Conférence 95.
Voici les explications données par G. Ouédraogo et S. Salembéré, telles qu'elles sont rapportées par un Haut-Fonctionnaire français :

“Nous avions bien l'intention de nous cantonner dans notre rôle d'observateurs, mais l'attitude de J. Ouédraogo, prenant tout de suite parti en faveur de la thèse sénégalaise, nous obligea à entrer dans le détail de la discussion. Notre premier succès fut obtenu à propos de l'ordre du jour de la Conférence. [...] Le premier projet de proclamation qui nous fut soumis avait été rédigé par Boissier-Palun. Après de laborieuses discussions, nous obtînmes un certain nombre de suppressions et de modifications qui, à notre sens, ont vidé cette proclamation de la meilleure part de son contenu.
Nous avons bénéficié, en cette circonstance, de concours assez inattendus dont le plus efficace fut celui d'Apithy, qui [...] ne faisait preuve d'aucun enthousiasme. Nous avons eu l'impression également, qu'en commission, Senghor se laissait entraîner sans réticences dans les discussions rédactionnelles que nous avons introduites, perdant de vue l'essentiel des objectifs de la Conférence. Enfin, nous avons été surpris du manque de passion de la plupart des délégués soudanais, à l'exception des jeunes et des syndicalistes, qui semblaient gênés par le rôle important joué par les Sénégalais et les Dahoméens de la tendance Zinsou. [...]
Nous tenions d'abord à désolidariser la Haute-Volta de la proclamation qui était rédigée au nom des Chefs de Gouvernement. [...]
Mais surtout les Ministres de la Haute-Volta estiment que c'est dans l'établissement du “Calendrier” du fédéralisme qu'ils ont obtenu les meilleures satisfactions et que, notamment, en obtenant le principe du Référendum pour la Constitution fédérale ainsi que la décision du renouvellement des Assemblées des Etats, ils ont pratiquement suspendu toute la portée des décisions de Bamako. [...]

En conclusion, les dirigeants du Gouvernement et des partis voltaïques pensent que, s'ils ont été entraînés à faire un pas en avant dans le sens du fédéralisme par rapport à leur position du 11 décembre, ils ont obtenu un certain nombre de garanties qui leur permettront de poursuivre le dialogue avec la Côte d'Ivoire et de ne pas s'engager à fond.” 96

B. La réunion de l'Assemblée Constituante de Dakar (14-17 janvier 1959)

1. Après la Conférence de Bamako

Après Bamako, au Soudan et au Sénégal la situation était claire. Les dirigeants savaient ce qu'ils voulaient (c'est-à-dire l'unité africaine), mais tel n'était pas le cas de la Haute- Volta et du Dahomey 97.
Comme on vient de le voir, les observateurs voltaïques n'avaient pas valablement engagé la Haute-Volta à Bamako. Yaméogo était hostile au projet de la Fédération primaire, même si le peuple voltaïque était en majorité favorable à celle-ci. Les fédéralistes convaincus y trouvèrent un encouragement et s'employèrent à réaliser l'unité sur ce problème 98. Un accord apparent fut trouvé lors de l'Assemblée Constituante de Dakar. En effet, l'Assemblée de la Haute Volta décida d'entériner les décisions de sa délégation à Bamako et désigna à l'unanimité ses représentants à Dakar 99. Yaméogo prit la tête de cette délégation, probablement pour en finir avec les propositions de différents milieux politiques de le remplacer par un délégué aux sentiments fédéralistes éprouvés 100.
En ce qui concerne le Dahomey, la situation n'était pas plus nette. Apithy était indécis, hésitant 101. Il avait signé la résolution de Bamako, mais, en même temps, il continuait de soupeser les avantages et les inconvénients de la Fédération et de la Territorialisation, en devenant l'objet de nombreuses critiques de l'Assemblée et du bureau du parti 102. Enfin, l'Assemblée législative suivit le courant fédéraliste, en repoussant les contre- propositions d'Apithy 103. Devant la victoire fédérale enlevée par Zinsou et Adandé, Apithy laissa sa place dans la délégation pour la Constituante à un autre 104.

Entre-temps, le 8 janvier, lors d'une session extraordinaire du Grand Conseil de l'A.O.F., Modibo Keita fut proposé par Doudou Thiam 105 comme Président de cette Assemblée. La candidature de Keita donna lieu à de nombreuses oppositions. Philippe Yacé (Côte d'Ivoire) observa :

“C'est pour moi une grande surprise que la candidature de notre ami Modibo Keita, présentée aujourd'hui par Doudou Thiam. [...] Je dois quand même faire noter que, jusque-là, dans cette Assemblée, on a toujours travaillé dans deux groupes officiels et reconnus [...] le R.D.A., d'une part, et le P.R.A., de l'autre, avec les Mauritaniens qui ont toujours observé une position neutre. [...] Je ne conteste ni la valeur de Modibo, ni sa candidature [...] mais je soutiens que, quand il y a des désaccords, [...] il faudrait les résoudre à l'intérieur du R.D.A., avant de contracter certaines alliances qui ne me semblent pas suffisamment urgentes.” 106

La réponse de Modibo Keita confirma l'existence réelle d'une rupture au sein du R.D.A. :

“Personnellement je n'ai aucun complexe à cause de la présentation de ma candidature, proposée aujourd'hui par le collègue Doudou Thiam. Si à un moment donné, certains hommes se trouvent regroupés dans la même formation politique, c'est en raison des choix fondamentaux qu'ils ont précédemment pris ; mais quand il y a un divorce et que le flux des opinions met en premier plan d'autres options, eh bien, les hommes qui tiennent compte de ces opinions [...] ont le devoir de joindre les forces qu'ils soutiennent à présent, même si auparavant ils luttaient l'un contre l'autre.” 107

Malgré l'abstention de la Côte d'Ivoire, du Niger (qui était politiquement dépendant de la Côte d'Ivoire) et de la Mauritanie dans le vote 108, Modibo fut élu Président et cela contribua à consolider la position du groupe fédéraliste 109.

2. La situation intérieure au Sénégal peu avant la réunion de Dakar

Au Sénégal, la situation politique, au lieu de se concentrer sur les débats pour ou contre la Fédération, était bouleversée par une série de grèves perturbatrices du service postal et ensuite de toute la fonction publique 110, qui bloquèrent les activités du pays pendant plusieurs jours.
Selon le Haut-Commissaire Pierre Lami, Senghor et Mamadou Dia n'étaient pas assurés d'avoir la majorité des mandats à l'intérieur de leur parti, l'U.P.S. 111. Lami pensait que ces incertitudes expliqueraient le soin avec lequel les deux dirigeants évitèrent à cette époque-là toutes sortes de recours au verdict populaire (referendum, Congrès du parti, etc.), en amorçant l'établissement d'un régime fort, autoritaire 112. Cependant, il importe de noter que cette opinion n'était pas nécessairement objective 113.
Ils commencèrent une lutte contre toutes les forces “contre-révolutionnaires” et “les féodaux” 114 pour construire la Nation sénégalaise, “dans un ordre révolutionnaire nouveau” et “dans le cadre d'une fédération primaire et d'une Communauté ouverte et évolutive.” 115
Pendant le discours du Jour de l'an à la Nation, Mamadou Dia exprima le vœu que, “malgré les perturbations apportées à la vie du pays par des grèves assez nombreuses, 1959 soit l'année d'un monde nouveau, [...] de la consécration de la majorité nationale, qui ne pourrait se consolider qu'au sein d'une Communauté ouverte et dynamique.” 116
Le commencement de 1959 fut marqué par une épreuve de force entre le Gouvernement Dia et l'U.G.T.A.N., qui représentait les adversaires politiques du Gouvernement, et notamment l'extrême gauche 117.
Abdoulaye Ly du P.R.A.-Sénégal se référait aux masses populaires avec des discours et des écrits sur la nécessité de l'indépendance immédiate 118, en reprenant les discours de la Conférence d'Accra de décembre 1958. Selon Roland Colin, qui était le directeur de Cabinet de Mamadou Dia, il y avait le mythe d'une indépendance qui “aurait tout permis”, mais qui dissimulait un piège idéologique voire démagogique 119.
La grève était donc liée à ces revendications.
L'U.G.T.A.N. obtint d'abord une victoire au Comité Consultatif de la fonction publique mais elle commit l'erreur d'interpréter ce fait comme “un signe de la volonté farouche des travailleurs de respecter le mot d'ordre de la grève.” 120
En réalité, la grève ne fut pas suivie par l'ensemble des travailleurs: seulement 15% des auxiliaires, journaliers et contractuels ne se présentèrent pas à leur travail 121.
Après une réunion extraordinaire, le Gouvernement décida :

  • le licenciement des grévistes
  • une nouvelle règlementation du droit de grève
  • des mesures réglant la situation des fonctionnaires permanents des syndicats 122

L'U.G.T.A.N., en conséquence, déclara la grève illimitée jusqu'à la réintégration des travailleurs licenciés.
Ce fut à ce moment-là que le Gouvernement Dia fit preuve d'autorité et prit des mesures considérées par certains “brutales”, “intolérables” et “inhumaines” 123 mais qui selon Mamadou Dia furent “des mesures de discipline, pour protéger notre Nation en voie de croissance contre les saboteurs de tous bords [...] décisives pour l'avenir de nos institutions et pour le renom de notre jeune Etat.” 124. Ce que Roland Colin appelle : “les efforts faits au nom d'une austérité qui était le prix de la liberté.” 125
En effet, le 6 janvier, le Gouvernement Dia décida la rupture de tous pourparlers avec les grévistes. Il arriva à faire disperser sans ménagement par la police, un meeting régulièrement organisé, sur un terrain privé, par le Conseil de la Jeunesse de Dakar 126.
De plus, l'Assemblée législative vota un projet de loi relatif à la réquisition des fonctionnaires dont l'activité était indispensable au fonctionnement des services essentiels de l'Etat du Sénégal 127.
Toutes ces mesures entraînèrent une nette victoire du Gouvernement sur l'U.G.T.A.N., scellée le 19 janvier 1959, jour de la conclusion de la grève 128.

3. L'Assemblée Constituante Fédérale

En dépit des grèves qui continuaient de perturber la situation politique du Sénégal, le mercredi 14 janvier 1959 à 10 heures, dans la grande salle des séances du Grand Conseil de l'A.O.F. de Dakar, eut lieu l'inauguration de l'Assemblée Constituante Fédérale, groupant quarante-quatre délégués du Sénégal, du Soudan, de la Haute- Volta et du Dahomey 129. Ce fut Lamine Guèye qui ouvrit les travaux, en s'adressant aux ennemis de la Fédération : “Que les candidats liquidateurs, que les ordonnateurs de funérailles me permettent de leur dire très simplement qu'ils n'ont aucune chance de faire agréer leur offre de services. [...] L'Unité africaine dans la Fédération, c'est aujourd'hui chose faite par les délégués de quatre Etats africains de la Communauté sur sept et au nom de onze millions et demi sur les dix sept millions de citoyens qui peuplent ces Etats.” 130
Les travaux se déroulaient dans l'enthousiasme général. Modibo Keita fut nommé Président de l'Assemblée Constituante. Les Vice-présidents, un par Etat, étaient: Adandé pour le Dahomey, Guillabert pour le Sénégal et Barraud pour la Haute-Volta, remplacé ensuite par Yaméogo, pour remercier ce dernier d'être revenu à de meilleurs sentiments en faveur de la Fédération 131.
Trois Commissions furent créées: la première devait étudier le préambule de la Constitution, la deuxième son texte et la troisième devait concilier les travaux des deux premières 132.
Dans la nuit du vendredi 16 au samedi 17 janvier, les trois Commissions siégèrent jusqu'à 2 heures du matin, parce que “même si l'accord était unanime, “Senghor, le député grammairien, voulut disséquer une dernière fois le texte constitutionnel” 133. Cette faveur ne lui fut d'ailleurs pas refusée, parce que le Sénégal avait accepté de sacrifier de nombreux avantages au nom de l'Unité 134. En effet, le pays de Senghor accepta que Dakar soit seulement la capitale provisoire (une simple loi fédérale aurait pu changer le site du gouvernement), mais surtout le Sénégal accepta que le revenu principal de la Fédération soit constitué par les droits douaniers et commerciaux, c'est-à-dire par les opérations du port de Dakar 135.

En outre, ce fut Senghor qui proposa le nom Mali pour la Fédération. “Ce nom était lourd d'histoire, en souvenir de l'empire du Mali, royaume authentiquement noir, qui, pendant plusieurs siècles (et notamment du XIe au XVe), brilla d'un éclat très vif” 136 et qui s'était étendu du cours supérieur du Sénégal à celui du Niger 137, empire chanté et exalté par le folklore et les chansons des Mandés 138.

Mais le Sénégal ne fut pas l'unique pays prêt à des compromis pour la Fédération : chaque délégation fut animée par cet esprit.

Le climat d'unité était tel que, à l'appel du Président Modibo Keita, non seulement “les Constituants de Dakar” se levèrent et par trois fois prêtèrent serment au Mali, dans une atmosphère de “serment de Jeu de Paume” 139, mais aussi des grévistes venus pour manifester contre le Gouvernement Dia. Voici les mots les plus émouvants de la séance, proférés par l'imposante figure de Modibo Keita :

“Constituants de Dakar vous venez de sceller avec votre vote les fondements de l'unité africaine. La Fédération du Mali c'est votre œuvre. Vous vous devez la défendre contre vents et marées.
Constituants de Dakar, vous avez été les artisans de la Fédération de l'Afrique Occidentale. Vous devez maintenant vous muter en soldats farouches de l'édification de la grande Nation Africaine. Je jure sur l'honneur, pour le respect de la dignité africaine, de défendre partout la Fédération du Mali, je le jure.
Par monts et par vaux, je me ferai le pèlerin, prêcheur infatigable de l'Unité politique africaine, je le jure.
Et si pour la Fédération du Mali, pour l'Unité politique, pour l'Unité africaine, je dois accepter l'ultime sacrifice, je n'hésiterai pas, je ne reculerai pas, je le jure.” 140

Il est intéressant de voir la description du serment d'un des protagonistes qui était présent lors de cette séance de l'Assemblée Constituante, Mr Roland Colin :

“De toute la force de sa haute stature, de la tribune présidentielle où il siège, Modibo balaie d'un regard ardent les délégations qui lui font face. Le magnétisme joue. Les Constituants se lèvent. Modibo poursuit, élevant la voix d'un ton : « Prêtons serment 141 [...] ». Tous répètent à voix forte. J'observe quelques larmes sur certains visages. [...] Au milieu des applaudissements formidables, Modibo se retire, ne s'autorisant, en maître de cérémonie avisé, qu'un léger signe de main.” 142

Yaméogo, lui-même, influencé par le succès de la cérémonie parla de l'unité africaine dont la Fédération du Mali était “le premier jalon comme d'un grand courant qui, de Dakar au Golfe du Bénin, renverse tout sur son passage et rassure les hésitants”. 143 Il déclara ensuite :

“Le chantage dont nous étions l'objet s'est maintenant dissipé. J'ai voulu répondre à ceux qui ont toujours laissé croire que la Haute-Volta avait pris une position anti-fédéraliste, surtout par la voix de son Président du Conseil de Gouvernement que je suis. Or, il n'en est rien en réalité. Nous avions seulement conscience, que, par notre situation géographique, nous pouvions être l'agent de liaison et tenter d'amener les autres Etats à aller, unanimement à la Fédération. [...]
Je suis persuadé que d'autres Etats attendaient la décision de la Haute-Volta.” 144

L'avenir démentit ces affirmations. Yaméogo en arriva à nier d'avoir levé la main pendant le serment. Il expliqua ensuite qu'il avait levé la main par hasard, “pour ajuster sa manche.” 145
En revenant à la réunion de Dakar, il importe de noter que la Mauritanie avait envoyé deux observateurs, Cheikh Saad Bou Kane et Souleymane Ould Cheikh Sidia.
A une question posée par Senghor, Cheikh Saad Bou Kane répondit qu'ils étaient “de bons messagers, des apôtres fervents, auprès de leur Gouvernement.” 146
En conclusion, l'Assemblée Constituante Fédérale adopta la Constitution du Mali, formée par un préambule qui rappelait l'idéal commun “de liberté, d'égalité, de fraternité” et déclarait la Fédération “ouverte à tout Etat autonome d'Afrique Occidentale désireux d'y adhérer,” 147 et parsoixante-deux articles 148.
Cette rencontre fut un véritable succès dans tous les domaines. L'optimisme envahissait l'air, tout le monde était convaincu que d'autres Etats auraient bientôt rejoint la Fédération. Cependant pour que la Fédération fût légalement constituée, il manquait une dernière et décisive étape, la ratification de la Constitution fédérale par les Assemblées constituantes des 4 Etats.

Notes
75. Editorial, dans Le Mali, no.1, juillet 1959
76. Ndiaye (Guèdel), op. cit.
77. Gabriel d'Arboussier était membre du MPS, section sénégalaise de l'RDA, et fédéraliste convaincu. C'est lui qui le 12 novembre 1958 relança l'idée fédéraliste avec une étude très exhaustive présentée au Grand Conseil. (Ndiaye G., op. cit et Foltz W., op. cit.)
78. Ndiaye (Guèdel), op. cit.
79. La délégation comprenait entre autres: L.S. Senghor, L. Guèye, M. Dia et les grands conseillers du Sénégal.
80. Cette délégation était constituée, entre autres, par Apithy, Adande, Zinsou, Ignacio Pinto et Hubert Maga.
81. Gam (Pierre), op. cit.
82. Ibid.
83. Il importe de noter que Modibo Keita n'avait pas pris en considération le changement d'opinion du Moro-Naba sur le Fédéralisme. (Voir supra, chapitre I, note 47)
84. Discours publié dans Paris-Dakar, 2 janvier 1959
85. Dugué (Gil), op. cit.
86. Ibid.
87. Toutes ces déclarations sont contenues dans “Dans un grand courant d'unité le Mali renaît”, Le Mali, no. 1 juillet 1959 et citées par Gam (Pierre), Op. cit. et Dugué (Gil), op. cit.
88. Gam (Pierre), op. cit.
89. Dugué (Gil), op. cit.
90. Voir annexe no. 1, CAOM 1affpol/2263/3
91. “Les Fédéralistes chez Houphouët”, Paris-Dakar, 3 janvier 1959
92. Interview à Houphouët-Boigny, Paris-Dakar, 7 janvier 1959
93. Gam (Pierre), op. cit.
94. Lettre no. 3/SD/IAAC du Secrétaire général, Max Accart et du Haut Commissaire en Haute-Volta à Ministre France Outre-Mer, 3 janvier 1959, CAOM 1affpol/2181/4
95. Ibid.
96. Ibid.
97. Gam (Pierre), op. cit.
98. Ibid.
99. “L'Assemblée de la Haute Volta entérine les décisions de sa délégation à Bamako”, Paris-Dakar, 10 janvier 1959
100. Gam (Pierre), op. cit.
101. Ibid.
102. Ibid.
103. “L'Assemblée du Dahomey a suivi MM. Zinsou et Adandé”, Paris-Dakar, 12 janvier 1959
104. Dugué (Gil), op. cit.
105. Doudou Thiam était un des membres de l'U.P.S. sénégalaise et donc du groupe du P.R.A.
106. “Grand Conseil de l'A.O.F.: procès-verbaux de la session extra-ordinaire de janvier 1959”, no. 28 (8 janvier 1959)”, cité par Foltz (William), op. cit., traduction de l'anglais.
107. Ibid.
108. Foltz (William), op. cit.
109. Gam (Pierre), op. cit.
110. “Sénégal, réactions et mesures énergiques du Gouvernement contre les grèves perturbatrices de la Fonction Publique”, Afrique Nouvelle, 9 janvier 1959
111. Rapport politique du 25 décembre 1958 au 25 janvier 1959 du Haut Commissaire Lami à France d'Outre-Mer, doc. cit.
112. Ibid.
113. Voir Dia (Mamadou), Afrique, le prix de la liberté, Paris, L'Harmattan, pp. 133-138
114. Rapport politique mensuel du Haut-Commissaire Lami, du 25 décembre 1958 au 25 janvier 1959, doc. cit. A noter que “les féodaux”, dans le sens senghorien du terme, étaient “toutes les personnalités qui détenaient dans le pays une autorité spirituelle, coutumière ou politique”, et notamment certains chefs religieux, réunis dans le Conseil Supérieur des Chefs religieux et les dirigeants de l'Association pour la V République, qui avaient déjà milité pour la “departementalisation” du Sénégal (denoncé par le P.A.I. juste après le referendum, voir Tract du P.A.I., Déclaration relative à un complot pour DEPARTEMENTALISER le Sénégal, 14 novembre 1958, CAOM 1affpol/2181/5). Mais si le gouvernement n'osait pas attaquer directement les chefs religieux, “en préférant la négociation ou la corruption”, l'Association de la V. République fut interdite en raison “de ses menées subversives et antinationales”. Cette interdiction représenta, selon le Haut Commissaire Lami, “un acte grave, soit parce que il refusa toute existence légale à un groupement pro-français et pro- communautaire, soit parce qu'il fut une attente à l'exercice démocratique de la libre opinion et une violation de l'article 5 de la Constitution du Sénégal qui reconnaissait le droit de libre association.”
115. Rapport politique du 25 décembre 1958 au 25 janvier 1959 du Haut Commissaire Lami à France d'Outre-Mer, doc. cit.
116. “Vœux du Président Dia au peuple sénégalais”, dans Afrique Nouvelle, 9 janvier 1959
117. Entretien avec Mr Roland Colin, ancien directeur du Cabinet de Mamadou Dia, 3 mars 2006, Paris
118. Voir Bulletin central du P.R.A.-Sénégal intitulé Indépendance Africaine, no. 1, 10 janvier 1959
119. Entretien avec Mr Colin, 3 mars 2006
120. Rapport politique du 25 décembre 1958 au 25 janvier 1959 du Haut Commissaire Lami, doc. cit.
121. “Sénégal, réactions et mesures énergiques du Gouvernement contre les grèves perturbatrices de la Fonction Publique” doc. cit.
122. Ibid.
123. Comme selon l'opinion du Haut-Commissaire Lami. Voir rapport du 25 décembre 1958 au 25 janvier 1959, doc. cit.
124. Dia (Mamadou), Afrique. Le prix de la liberté, Paris, éditions L'Harmattan, 2001
125. Entretien avec Mr Colin, 3 mars 2006
126. Rapport du Haut-Commissaire Lami, doc. cit.
127. “Sénégal: Union des syndicats contre les récentes initiatives gouvernementales”, La Croix, 14 janvier 1959
128. Auxquelles s'unirent les appels du comité directeur de l'U.P.S., qui avaient pour but la restitution aux organisations syndicales de leur vocation de défense des intérêts professionnels et l'opposition aux manipulations politiques.
129. “La Constituante Fédérale se réunit ce matin au Palais du Grand Conseil”, Paris-Dakar, 14 janvier 1959
130. Gam (Pierre), op. cit.
131. Ibid.
132. Gam (Pierre), op. cit.
133. Dugué (Gil), op. cit.
134. Ibid.
135. Foltz (William), op. cit. Il importe de noter que c'était à cause de cela que les ennemis de la Fédération, accusèrent le Gouvernement sénégalais d'avoir fait devenir le Sénégal “le panier de la Fédération” (Rapport politique du 25 décembre 1958 au 25 janvier 1959 du Haut Commissaire Lami, doc. cit.)
136. Cornevin (Robert), “Ce que fut l'Empire du Mali”, Marchés tropicaux et méditerranéens, no. 692, 14 février 1959
137. “La naissance de la Fédération du Mali (Sénégal, Soudan, Haute-Volta, Dahomey)”, Marchés tropicaux et méditerranéens, no. 689, 24 janvier 1959
138. Foltz (William), op. cit. Selon l'opinion de Foltz, en un certain sens, le choix du nom fut la preuve d'un grand sacrifice personnel fait par le leader sénégalais : en effet, il fit un grand honneur à Modibo Keita, qui pouvait passer pour un descendant de la famille de Soundiata Keita, le fondateur de l'Empire du Mali.
139. “Les “4” ont constitué l'Etat Fédéral du Mali”, Paris-Dakar, 19 janvier 1959
140. “Dans un grand courant d'unité le Mali renaît”, Le Mali, no. 1, juillet 1959
141. Voir supra le discours de Modibo Keita.
142. Colin (Roland), Le Sénégal, notre pirogue. Journal de marche vers la liberté, Paris, à paraître Présence Africaine, 2006 (chapitre 5)
143. Gam (Pierre), op. cit., pag. 424
144. “M. Yaméogo a dit: « La Haute-Volta est entièrement acquise à la Fédération »”, Paris-Dakar, 16 janvier 1959
145. Selon les déclarations de Jacques Foccart, dans Foccart parle, vol.1, Paris, 1998, p. 191
146. Gam (Pierre), op. cit.
147. “La naissance de la Fédération du Mali”, doc. cit. Il est important de noter que cette ouverture vers les autres Etats était confirmée par le procédé très souple d’adhésion: il suffisait d’être une République démocratique, qui respectait la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judicaire) et aucune votation des pays membres n’était prévue afin de ratifier l’entrée d’un nouveau membre. (Foltz W., op. cit)
148. Milcent (Ernest) et Sordet (Monique), op. cit. p. 191