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Katia Voltolina
L'éclatement de la Fédération du Mali (1960) :
d'une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960

RAHIA. Collection « Clio en Afrique » n° 23, 2007. 198 pages
Centre d'étude des Mondes Africains (CEMAf) MMSH Aix-en-Provence

Katia Voltolina. L'éclatement de la Fédération du Mali. Marché Sandaga. Dakar, Senegal
Katia Voltolina, Marché Sandaga. Dakar, Sénégal

Introduction

A son époque, entre 1959 et 1960, la Fédération du Mali a été l'objet de nombreux débats : elle a représenté une tentative pour mettre en pratique les idées panafricanistes et d'unité africaine qui agitaient l'opinion politique dans les territoires de l'ex-Afrique Occidentale Française.
Malgré son existence éphémère, la Fédération a eu une importance fondamentale dans l'ensemble des indépendances africaines: elle a été incontestablement un catalyseur de l'indépendance de l'Afrique Française; elle a contribué à faire éclater la Communauté française et a “accéléré le cours de l'histoire du continent africain” 1.
Son éclatement a été commenté à l'époque par de nombreux articles de presse, à tel point que, comme l'écrit Paule Brasseur, il pouvait sembler “téméraire” d'affronter “une nouvelle fois” un sujet si exploité 2.
Il faut tout d'abord souligner l'irrégularité et la discontinuité des sources trouvées: bien que j'aie inventorié différentes archives 3, j'ai relevé “un trou noir” dans les sources, surtout en ce qui concerne les périodes de transition entre la naissance et l'éclatement et en ce qui concerne les raisons des contradictions entre les Sénégalais et les Soudanais.
On notera que le temps dont j'ai disposé pour la rédaction de ce mémoire a constitué un handicap non négligeable: en effet le court séjour à Dakar, qui m'a permis de découvrir l'existence d'une section entière des Archives Nationales Sénégalaises dédiée à la Fédération du Mali 4, ne m'a pas laissé le temps de l'exploiter en profondeur.
En outre, je n'ai pas pu me rendre à Nantes, aux Archives Diplomatiques Françaises ni à Fontainebleau, aux archives de la Coopération, mais surtout je n'ai pas pu, non plus, me rendre au Mali (ex-Soudan). C'est la cause d'un déséquilibre inévitable dans le traitement de ce mémoire, qui est le manque d'une perspective malienne approfondie des événements 5.
A cause de cette rareté des archives, j'ai été obligée à faire appel à d'autres sources, à savoir : la presse, la littérature grise et les témoignages oraux.
En ce qui concerne la presse, j'ai trouvé de nombreux articles de revues et de la presse de l'époque (soit française soit africaine), dont la majorité est recueillie méthodiquement et soigneusement dans des dossiers aux Archives des Pères du Saint-Esprit 6. En outre, j'ai utilisé des revues de presses, des dépêches AFP, trouvées dans différents dossiers des Archives Générales de Dakar et des essais politiques écrits par les protagonistes.
La littérature grise dont  j'ai pu disposer est composée de plusieurs discours et déclarations des protagonistes. La plupart est conservée à la B.N.F. et au C.A.O.M. L'élément fondamental de ce type de sources a été sûrement le Livre blanc sur le coup d'Etat manqué du 19 et 20 août 1960 et la proclamation de l'indépendance du Sénégal, qui raconte en détail la version sénégalaise des faits concernant l'éclatement. On notera qu'à Dakar, j'ai trouvé les originaux de tous les documents misen annexe à ce fascicule.
Enfin, pour donner une touche personnelle et originale à ce travail, j'ai concentré l'attention sur les témoignages des personnes qui ont vécu les événements (comme Roland Colin, Mahjemut Diop, Amadou Mahtar Mbow, et au second degré, le fils de Valdiodio Ndiaye, Guèdel Ndiaye) et les sources iconographiques repérées dans plusieurs sites.
En ce qui concerne les entretiens avec les témoins, mis en annexe à la fin du mémoire, faute de magnétophone, j'ai été contrainte de faire un résumé des conversations (avec toutes les limites corrélatives), tout en conservant les points saillants afin d'ajouter des détails significatifs et enrichissants pour le mémoire. On notera le rôle fondamental joué par le facteur linguistique dans cette activité: comme le français n'est pas ma langue maternelle, j'ai eu des difficultés supplémentaires que je ne puis sous-estimer.
Les ouvrages principaux, qui m'ont, d'autre part, aidée dans ce travail, sont les suivants :

  • Gil Dugué, Vers les Etats Unis d'Afrique (1960)
  • Alain Gandolfi, Naissance et mort de la Fédération du Mali sur le plan international d'un Etat éphémère: La Fédération du Mali (1960)
  • William Foltz, From French West Africa to the Mali Federation (1965)
  • Pierre Gam, Les causes de l'éclatement de la Fédération du Mali (1966)
  • Guèdel Ndiaye, L'échec de la Fédération du Mali (1980).

L'ouvrage de Dugué apporte une grande quantité de détails concernant les événements principaux, même s'il utilise un style “journalistique”, avec des termes parfois trop polémiques et provocants pour attirer l'attention.
Celui de Foltz a représenté une base privilégiée pour l'analyse des causes des controverses à l'intérieur de la Fédération. Cependant, à mon avis, il se concentre trop sur l'étude socio-politique de ces causes, en négligeant la description des faits.
Le travail de Gam présente une étude complète et approfondie des causes de l'éclatement, mais, dans le récit des événements, il y a un certain déséquilibre: une partie des événements est traitée avec une grande richesse de détails, tandis que d'autressont à peine esquissés.
Gandolfi analyse en profondeur les contradictions juridiques qui ont contribué à la rupture de la Fédération, mais, en proportion, il minimise les autres aspects de l'éclatement.
Une remarque importante concerne le travail de Guèdel Ndiaye (étant donné que son ouvrage concerne le sujet même de ce mémoire): s'agissant d'une thèse de doctorat en droit, le livre de Guèdel Ndiaye se concentre en profondeur sur les aspects juridiques, au détriment de la description et de l'analyse des événements qui amenèrent à la rupture définitive entre les Sénégalais et les Soudanais. En plus, en tant que fils de Valdiodio Ndiaye 7, implicitement, Guèdel Ndiaye présente une version plutôt “sénégalaise” des faits. Néanmoins, son travail a été la base principale (avec Foltz) de ce mémoire, et notamment lorsqu'il y avait défaut de sources concernant certaines périodes de l'histoire de la Fédération. La narration des faits de Ndiaye concernant l'éclatement est particulièrement stimulante, parce qu'elle se fonde sur les témoignages de tous les acteurs principaux des événements 8.
Après une conversation avec Mr Ibrahima Thioub, Chef du département d'Histoire de l'Université de Dakar 9, j'ai découvert qu'une autre thèse de doctorat, celle de Mamadou Diouf, se trouvait à l'U.C.A.D., mais, en raison de la brièveté de mon séjour au Sénégal, je n'ai pas pu la consulter.
Il importe de noter, de toute façon, qu'après les années 1980, la Fédération du Mali a été mise de côté, voire oubliée par la littérature contemporaine. Aujourd'hui, dans les livres d'histoire de l'Afrique, la Fédération n'occupe que quelques pages, elle apparaît comme un sujet marginal. Il n'y a que quelques rares articles parus récemment à ce sujet 10.
A quoi doit-on ce silence autour de ce sujet dans les dernières années? On ne peut que présenter quelques hypothèses.
Une explication possible de ce silence est la place chronologique de la Fédération: el le se situe dans une période liminale entre la fin de la colonisation et le commencement de la post-colonisation, ne rentrant précisément ni dans une période ni dans l'autre, et en conséquence elle a été laissée à l'écart, comme “zone frontière”. Cela pourraitaussi représenter une raison de la relative déficience de sources concernant le sujet.
Une autre hypothèse, qui m'a été suggéré par mon directeur de recherche, Mr Jean- Louis Triaud, c'est la volonté de masquer un échec, une faillite d'un projet panafricaniste, dont les Etats en questions n'aiment pas rappeler le souvenir.
On peut penser aussi que Senghor, Keïta, Dia mais aussi les autres dirigeants sénégalais et soudanais, s'étaient tellement engagés dans cette idée de Fédéralisme, d'Unité africaine, que l'échec de la Fédération pouvait être vu comme un faux-pas de la carrière politique de ces personnalités et à cause de cela on préfère simplement laisser cet événement dans l'ombre.
Ou simplement, comme me disait Mahjemut Diop, lors de notre entretien du 26 avril 2006, “c'est à cause de sa durée éphémère, de sa rupture rapide [que la Fédération ne constitue plus un sujet central de l'histoire de l'Afrique]: elle a représenté un moment d'unité africaine qui n'a pas eu le temps de se constituer totalement, de se mettre en place, unité qui, d'ailleurs, fut constituée par des rêveurs.”

J'ai choisi de conduire ma recherche sur “L'éclatement de la Fédération du Mali: après la Fédération du rêve, la déception de la réalité” 11.
Bien que la Fédération du Mali soit née en janvier 1959, j'ai choisi de commencer mon mémoire par la période qui suit le référendum de 1958, afin de remonter aux origines proches de la Fédération 12 et rappeler les principaux projets panafricanistes de l'époque. En même temps, je n'ai pas arrêté la description des événements aux jours de l'éclatement (19-20 août 1960), mais j'ai poursuivi jusqu'au 28 septembre 1960, jour de l'admission de la République du Sénégal et de la République du Mali (ex Soudan) aux Nations Unies. Il me paraît important de montrer un panorama de la situation après l'éclatement dans les deux pays, de ses conséquences et des réactions des protagonistes.
La zone géographique analysée comprend quatre Etats de l'Afrique Occidentale: le Sénégal, le Soudan (actuel Mali), la Haute-Volta (actuel Burkina-Faso) et le Dahomey (actuel Bénin). Quatre, au lieu des seuls Soudan et Sénégal, parce que, comme on verra ensuite, la Fédération, tout d'abord, comprenait quatre Etats.
En ce qui concerne la structure du mémoire, je me suis fondée sur l'observation d'un double éclatement de la Fédération 13. En effet, à sa naissance, elle comprenait quatre Etats, dont deux (et notamment le Dahomey, actuel Benin, et la Haute-Volta, actuelle Burkina-Faso) ont fait défection à peine deux mois après.
En conséquence, la structure reflète cette démarche, car elle est composée de deux parties principales :

  • la première partie commence des origines proches de la Fédération (chapitre premier) et décrit le déroulement des faits jusqu'à son premier éclatement (chapitre deuxième et troisième);
  • la deuxième partie se concentre sur la Fédération à deux, entre le Sénégal et le Soudan, et notamment elle analyse la montée des divergences entre les deux pays jusqu'à l'indépendance (chapitre quatrième), l'éclatement définitif de la Fédération avec les versions différentes des faits (chapitre cinquième) et enfin les réactions et les conséquences de l'éclatement dans les deux pays (chapitre sixième).

Après avoir repéré les principaux dépôts d'archives et identifié les principaux acteurs de ces événements, j'envisage de poursuivre cette recherche sous la forme d'un projet de doctorat, concernant la vie de Modibo Keïta, dont la période de la Fédération constitue un épisode important.

Notes
1. Ndiaye (Guèdel), L'échec de la Fédération du Mali, Dakar, Nouvelles Editions Africaines, 1980 p. 168 et Gandolfi (Alain), “Naissance et mort sur le plan international d'un état éphémère: La Fédération du Mali” dans Annuaire français de droit international, 1960, p. 905
2. Brasseur (Paule), “L'éclatement de la Fédération du Mali (19-20 août 1960), extrait de Afrique noire française: l'heure des indépendances, sous la direction de Ageron (Robert) et Michel (Marc), Acte du colloque d'Aix-en-Provence, 26-29 avril 1990, Paris, CNRS, Editions 1992, p. 401-409
3. Et notamment, les archives du CAOM (Aix-en-Provence), de la B.N.F. (Paris), du M.A.E. français (Assemblée Nationale Paris), des Pères du Saint-Esprit (Chevilly Larue, Paris), de l'AOF (Dakar).
4. A noter que ce fonds (FM) rélatif à la Fédération du Mali a été récemment ouvert au public, grâce à l'enorme et patient travail de classification de Madiké Fall, Faly Faty, Babacar Ndiaye, Mamadou Ndiaye et Amadi Sissoko, et publié dans Le répertoire des Fonds de la Vice-Présidence et de la Présidence du Conseil du Gouvernement du Sénégal (1956-62), et de la Fédération du Mali (1959-63), Dakar, Primature Secrétariat général du Gouvernement direction des Archives du Sénégal, 1997
5. Pour donner des exemples, on n'a pas pu interviewer des acteurs maliens des événements et en plus, on n'a pas réussi à trouver Un combat pour l'unité de l'Afrique de l'ouest: la Fédération du Mali (1959-1960), le livre de Mody Sékéné Cissoko (ou Sissoko) sur l'éclatement de la Fédération du Mali, qui, selon Amadou Mahtar Mbow, présente exhaustivement la version soudanaise des faits.
6. A noter que ces archives possèdent des revues dont à la B.N.F. il y a une lacune, et notamment la revue Afrique Histoire.
7. Valdiodio Ndiaye fut Ministre de l'Intérieur de la République Sénégalaise, et fut un des acteurs principaux dans l'éclatement de la Fédération, donc il pourrait avoir influencé l'opinion de son fils.
8. Nouvelle que Guèdel Ndiaye m'a dite lors de notre entretien du 24 avril 2006 à Dakar (Voir annexe).
9. Entretien avec Mr Thioub, 26 avril 2006, Dakar.
10. Entre autres, l'article de Paule Brasseur (voir note 2) et l'article de Thiobane (Mandiaye), “19 août 1960 — Eclatement de la Fédération du Mali, les prémices d'un Coup d'Etat”, dans Nouvel Horizon, 18 août 2000, p. 15-17
11. L'idée de ce titre m'a été suggérée par Mr Roland Colin, ancien directeur de cabinet de Mamadou Dia, lors de notre entretien à Paris du 7 décembre 2005.
12. Pour présenter exhaustivement les origines de la Fédération, comme m'a fait remarquer Amadou Mahtar Mbow (lors de notre entretien à Dakar le 25 août 1960), j'aurais dû partir de la période qui suit la loi-cadre Defferre de 1956, qui sanctionna la dissolution de l'A.O.F. et de l'A.E.F. en établissant “la balkanisation” de l'Afrique.
13. Voir en annexe, entretien avec Mr Colin du 7 décembre 2005